LETTRE DE BALTHAZAR (41)

de Plymouth (Massachussetts) à

Havre Aubert (archipel de la Madeleine, Golfe du St Laurent)

du Samedi 10 Septembre au Lundi 19 Septembre 2011

Dans toute adversité il y a une opportunité ! Ce matin j’entends à la radio que les surfeurs américains ont choisi le pic de la saison des cyclones (c’est-à-dire maintenant où les eaux tropicales de l’Atlantique Nord qui les génèrent sont les plus chaudes) pour effectuer leur grand rassemblement annuel sur Long Beach. Ils ont ainsi l’espoir et la meilleure chance de bénéficier du passage éventuel au large de la Virginie et du New Jersey d’un hurricane et de recevoir en cadeau à cette occasion des énormes déferlantes sur cette immense plage de Long Island idéalement tournée vers le SE. Bingo ! KATIA arrive après IRENE et les voilà comblés alors que les marins et les habitants de la côte suivent à nouveau sa trajectoire avec anxiété. Tous les surfeurs de New York se précipitent dans le train à la veille du week-end avec leur planche pour venir s’éclater là (au sens propre !). Ils n’ont pas besoin de prendre l’avion pour Hawaï pour surfer des déferlantes géantes ! Record à battre (mondial ?) une vague déferlante de 68 feet soit près de 20m ! (si j’ai mal compris le speaker les surfeurs lecteurs de la lettre corrigeront). Cela me parait vraiment géant mais l’Homme arrive à faire tant de choses ahurissantes.

Quant à nous, prudents et modestes marins nous avons attendu ce Samedi matin, que KATIA s’éloigne et que la houle s’apaise pour pointer l’étrave de BALTHAZAR en-dehors de la baie protégée de Plymouth cap sur la Nouvelle Ecosse et Halifax. Le temps est splendide, une brise de force 4 crée des moutons épars et BALTHAZAR s’élance tout dessus dans la traversée du Golfe du Maine.

13H45. Par 42°00’N et 70°21’W nous doublons à deux milles, après avoir tiré un bord pour l’arrondir, le Cap Cod que nous laissons à tribord. De petits chalutiers déploient leurs tangons et tirent lentement leurs sennes. Nous avons 225 milles à courir pour atteindre le Cap Sable qui marque l’extrémité Sud Ouest de la Nouvelle Ecosse. Le vent refuse maintenant et s’installe exactement de bout sur la route. A abattre de 20° vers l’Est en anticipant la rotation dans cette direction annoncée par les fichiers météo pour bien passer les vagues et éviter ainsi de casser la vitesse et à appuyer les voiles par le moteur (20° de déroutement ne fait que 6,4% d’allongement de la route, si je tirais des bords à la voile seule je doublerais presque la distance parcourue et je serais pas loin de tripler la durée de la traversée). Pour cette raison je ne tire des bords que lorsque la distance est courte, une ou deux dizaines de milles maxi. Au-delà je n’hésite pas à appuyer les voiles au moteur en serrant le vent pour le mettre à environ 25° de vent apparent, je vais nettement plus vite qu’au moteur seul et le bateau, appuyé par les voiles, est beaucoup plus confortable. En grande croisière il faut un solide moteur et une grande autonomie de gasoil. Celle de BALTHAZAR est voisine de 1500 milles.

3h52 par 42°43’N et 68°13’W. J’ai repris mon deuxième quart à trois heures ce Dimanche matin 10 Septembre. Qu’ils reviennent vite ces quarts à deux (Dany qui n’y voit pas bien la nuit en est dispensée) ! Le temps est toujours splendide, une lune pleine éclaire une mer argentée aux légères ondulations, BALTHAZAR avance légèrement gîté au près serré à près de 9 nœuds sur le fond. Dieu que c’est beau ! Les marins diront que je raconte des carabistouilles car à cette vitesse au près serré on devrait avoir une mer agitée et le bord dans l’eau. Et bien non car le vent réel est faible (7 à 8 nœuds) et c’est le Perkins qui fait une grosse partie du boulot. Là haut l’alignement bien connu PAMS : Pléiades, Aldébarran, les Mages (ou bouclier) d’Orion encadré de Bételgeuse et Riegel, Sirius encore pas très élevée sur l’horizon est pratiquement le seul ensemble remarquable d’étoiles à ne pas trop pâlir à ce clair de lune.

Le vent a fait sa rotation comme prévu et nous avons pu pendant mon premier quart, jusqu’à minuit, revenir sur la route tribord amure. Mais cette petite brise est instable en direction comme tous les vents faibles. Maurice a dû changer d’amure pendant son quart. Pendant que j’écris ces lignes j’entends soudain un petit claquement puis le génois se met à battre et la gîte disparaît. Je vous laisse pour aller manœuvrer : à rouler le génois et relever la dérive car le vent refuse encore. A plus tard !

Vers cinq heures du matin l’horizon très net rosit déjà à l’ENE. Autour de 6 heures, à la fin de mon quart, le soleil se lève majestueusement sur la mer dans une symphonie de couleurs. La journée s’annonce radieuse mais toujours sans vent. Je vais me replonger avec délice dans ma couette alors que Maurice prend la relève.

Journée paisible ; le soleil chauffe encore bien, on l’apprécie dans le cockpit en T shirt. Mais dès le coucher de soleil la température chute rapidement car l’eau de mer est descendue à 10°. Le courant du Labrador est là qui nous freine fortement par le travers du Cap Sable que nous doublons en début de soirée. Ses eaux froides vont remplir à la marée montante la baie de Fundy qui s’enfonce profondément derrière la Nouvelle Ecosse. C’est dans cette baie que se trouvent les plus fortes marées du monde, 18m de marnage environ par vives eaux, talonnées il est vrai par celles de la baie du Mont St Michel (une quinzaine de mètres à Granville). On comprend que devant le Cap Sable il y ait de forts courants. Des centaines d’épaves ont été recensées ici depuis le XVIième siècle. Cette longue langue de sable débordant à fleur d’eau de plusieurs milles la côte était en effet un piège redoutable par temps de brouillard, très fréquent ici. Les forts courants faussaient la position estimée et entraînaient immanquablement sur ces hauts fonds les malheureux navires à voile qui passaient trop près. Bien que nous le passions à environ 6 milles on s’est respiré près de 3 nœuds de courants qui nous portaient vers lui et me forçaient à corriger mon cap de 20° pour compenser la dérive. J’ai dû augmenter le régime moteur dans un vent évanescent et regrette de ne pas l’avoir davantage arrondi. « Marin arrondis les caps, salue les grains et tu vivras vieux » disait on autrefois dans la marine à voile. Ici plus d’un a dû terriblement regretter au moment du naufrage d’avoir négligé ce dicton.

La lecture des noms sur la côte de la Nouvelle Ecosse que les Canadiens appellent bizarrement Nova Scotia ( le latin a-t-il été appelé à la rescousse pour trouver un compromis linguistique ?), côte que nous longeons maintenant, révèle l’approche des terres francophones : Cap Sable, Cap Fourchu, Port Joli, alternent avec Seal Island, MacNutts Island, LockePort, Little Hope Island…..

Lundi 12 Septembre un vent de Sud 18 à 2O nœuds rentre enfin. A hisser le spi pour marcher vite, 8 à 10 nœuds, près du vent arrière, BALTHAZAR avale les milles. Le vent fraîchissant encore le spi rentre dans sa chaussette un peu plus de 3 heures après et nous faisons l’approche finale d’Halifax au largue sous génois. A 16H50 l’ancre plonge par 44°38’N et 63°31’S près du Armdale Yacht Club au fond d’un joli fjord boisé bordé de belles villas du quartier chic d’Halifax.

Les douanes et protection des frontières canadiennes ont la réputation d’être très strictes. Nous ne serons pas déçus. Oyez, braves gens, cette histoire. Nous avons hissé sous la barre de flèche bâbord le pavillon jaune, ce qui veut dire dans le code maritime international que nous demandons la visite des customs et autres services de contrôle des frontières (police, santé..), ce que les marins traduisent par « nous demandons la libre pratique ». Nous appelons au téléphone le service des douanes mais il apparaît que le numéro dont nous disposons n’est plus attribué. J’appelle alors à la VHF le Yacht Club mais pas de réponse. La nuit est tombée et nous décidons de prendre tranquillement l’apéro et le dîner à bord pour nous coucher tôt après cette longue étape, d’autant plus que nous n’avons pas le droit de nous rendre à terre sans libre pratique. Demain il fera jour. Le lendemain matin l’Armdale Yacht Club est toujours aussi silencieux à la VHF et nous décidons donc d’aller à terre en zodiac. Le bureau du club qui gère cette marina est à ma surprise fermé alors qu’il est déjà 10 heures locales un jour de semaine et la sonnerie d’appel reste sans réponse. Allons nous enquérir de l’adresse des douanes pour nous y rendre en taxi. Le temps a passé, il y a localement une heure de plus que dans le Maine. Résultat nous entrons dans le bureau des douanes vers midi. Quel crime pour un douanier canadien d’avoir procédé ainsi ! Le chef, appelé à la rescousse par le douanier qui nous accueille et qui juge que la situation le dépasse, lève les bras au ciel lorsque je raconte le film des évènements. Il m’explique que nous sommes en situation illégale et que je devais dès hier soir, à la rigueur ce matin au lever du jour appeler un service central des douanes, le CANPASS, pour signaler mon arrivée et répondre aux premières questions avant d’appeler les douanes locales. Injonction nous est faite de retourner directement à bord et de venir accoster à un ponton du club pour reprendre la procédure à zéro (ces Messieurs n’ont visiblement pas envie de se mouiller en venant en zodiac à bord). A ma demande de vérifier que le club peut recevoir un bateau de la taille de BALTHAZAR il réussit au bout d’un moment à joindre au téléphone le bureau et m’indique que je peux venir accoster au ponton carburant de cette petite marina privée. Une heure après, BALTHAZAR accosté là, je vois arriver quatre douaniers, pas moinsse, en uniformes superbes qui commencent un questionnaire à n’en plus finir et font avec leurs grosses chaussures une inspection en règle de tous les coffres, équipets…. du bateau. Le chef me demande de répéter pour remplir une déposition ce qui s’est exactement passé hier soir et ce matin et ne semble pas me croire lorsque je lui redis que je n’ai pu joindre le bureau du club pour me faire expliquer la procédure puis nous fait remplir des formulaires. Une bonne heure après il me demande solennellement en me tendant son téléphone cellulaire d’appeler ce CANPASS mythique pour faire ma déclaration. Nouvelles questions… puis le CANPASS, cet œil de Moscou, me demande de lui passer le Chef qui s’éloigne pour tenir un conciliabule. Le Chef revient alors vers moi sur le ponton pour me déclarer à nouveau solennellement que BALTHAZAR est saisi par les douanes et ne me sera rendu qu’après paiement de 1000 dollars Canadiens (équivalent au dollar américain en ce moment) pour « failure to report » au sacro saint CANPASS ! Je proteste énergiquement en argumentant :

- qu’il avait pu vérifier que j’étais de bonne foi (il a pu notamment vérifier sur mon ordinateur le faux N° dont je disposais pour les douanes d’Halifax)

- que n’ayant pas la libre pratique les règles dans la plupart des pays étaient de rester à bord, ce que nous avons fait hier soir et cette nuit

- que j’avais conformément aux règles internationales hissé le pavillon jaune avant d’entrer dans le port

- que la nuit faisait que je ne pouvais lire les panneaux affichés sur certains pontons (il me reprochait en particulier de ne pas avoir vu ces panneaux qui invitent le nouvel arrivant à appeler le fameux CANPASS) alors que j’étais au mouillage

- que je n’avais pas pu joindre ni hier soir, ni ce matin après avoir décidé de débarquer, le bureau du club pour me faire expliquer les procédures

- que nous nous étions alors directement rendus en taxi à leur office en ville

J’oubliais de lui indiquer que j’ignorais en arrivant qu’il y avait une heure de décalage entre Québec et Halifax ce qui avait, sans le vouloir, augmenter d’autant mon retard pour me présenter. Rien à faire, c’est « OUR RULES ». Je dois donc m’exécuter et payer « another thousand dollars » (je ne peux éviter en tendant ma carte de crédit de penser à Toni !). Je lui indique que cela fait plus de 40 années que je fais de la croisière, que je suis entré dans des dizaines de pays à travers le monde, y compris aux USA d’où je viens et que je constate que c’est au Canada, pays dont j’avais une bonne image auparavant (je lui apprends que j’y suis venu de nombreuses fois pour négocier des contrats de lancement des satellites Canadiens de la série Anik que nous avons tous lancé avec succès) que je dois payer ma première et très lourde amende pour un retard de reporting de trois à quatre heures ! Piqué au vif il me dit l’affaire réglée, que je dois conserver malgré tout une bonne image de son pays qui souffre d’individus qui y pénètrent pour accomplir des actions illégales (il est vrai qu’il était enfantin pour nous de débarquer cette nuit en zodiac une ou deux tonnes de cannabis !) et que nous sommes most welcome.. Drôle de welcome à 1000 dollars !

Le brouillard est épais ce Jeudi 15 au matin. Nous entendons parfaitement et à plus d’un mille les cloches des bouées du chenal de sortie du fjord où nous avons passé deux jours, puis du port d’Halifax. Ces dispositifs sonores sont très bien faits et fiables : quatre gros marteaux montés sur des axes sont disposés dans deux plans perpendiculaires. Même une très légère houle comme ce matin réussit à les faire osciller sur leur axe et venir battre par l’extérieur une grosse cloche fixe située entre eux. Le brouillard est si dense qu’il faut passer à moins d’une trentaine de mètres de ces grosses bouées latérales pour deviner leur silhouette. Le radar balaye l’espace autour de nous et voit ces bouées comme les rares autres bateaux qui sont sortis (nous en croisons deux sur 40 milles) ; la cartographie électronique bien recalée sur la position GPS nous situe avec précision et en cohérence avec le radar : allons donc dans la ouate mais avec une surveillance attentive et en mettant en route notre transponder radar Activ’Echo. C’est une étrange sensation de filer 7 nœuds dans le silence, enveloppés par cet épais brouillard, poussés au petit largue par une brise modérée, sur une mer plate. Beauté et mystères de la croisière en voilier. Quelques heures après le soleil a eu suffisamment de temps pour sécher l’atmosphère et le brouillard se dissipe progressivement. Les yeux c’est quand même bien agréable !

Le Canada est incontestablement un immense pays non seulement continental mais aussi maritime. Leurs phares et balises sont entretenus impeccablement et bien disposés le long de la côte ainsi que dans les approches, leurs stations VHF offrent une excellente couverture tout le long du littoral et, comme depuis tout récemment en France, un canal VHF diffuse en permanence les bulletins météo. Halifax en est le port principal sur la côte atlantique. Sur les quais réhabilités un excellent musée maritime à terre et à flot retrace l’histoire de cette ville.

Par un temps splendide nous dégustons un lobster sur ce lieu historique pour essayer de digérer le coup des douaniers d’hier, qui passe mal je l’avoue, et passons deux bonnes heures dans le musée présentant une profusion d’histoires, de films, de maquettes. C’est de ce port que partit (pendant la guerre de sept Ans) la flotte britannique pour surprendre par une nuit sans lune la flotte française au mouillage à Louisbourg, place forte française installée non loin de là sur la grande île de Cap breton. Ce sont les moyens de ce port qui assumèrent l’essentiel des sauvetages lors du naufrage du Titanic en 1912 (il y eut quand même plus de sept cents personnes sauvées sur un peu plus de 2200 passagers et membres d’équipage, dans une mer encore glaciale – c’était en Avril). La ville en garde des traces aujourd’hui car la plupart des noyés récupérés reposent ici dans quatre cimetières différents. C’est de ce port que partait entre 1941 et 1945 une grosse partie des convois alliés vers l’Angleterre pour soutenir l’effort de guerre. L’organisation de ces convois, leur vulnérabilité, leurs pertes, l’évolution de leur couverture aérienne et de la lutte contre les U-Boots y sont remarquablement décrits. On y apprend aussi que la ville d’Halifax fut ravagée pendant la guerre de 1914 par l’explosion, à la suite d’une collision ayant déclenché un incendie à bord, du cargo Mont-Blanc, immatriculé à Marseille, chargé d’explosifs. On y voit une ferrure de gouvernail et une pièce d’étambot déchiquetées, pièces de plus de 700 kg chacune, retrouvées à plusieurs kms du lieu de l’explosion gigantesque qui rasa plusieurs quartiers de la ville industrielle et fit plus de 2000 morts. On y apprend aussi que Mr Cunard, qui créa la prestigieuse compagnie maritime éponyme, était citoyen d’Halifax. Ce n’est pas pour rien que l’on peut admirer là de superbes maquettes des fleurons de cette grande compagnie. Les grands ports du Monde sont toujours chargés d’Histoire. Halifax en fait indiscutablement partie. Marins qui passaient par là ne manquaient pas ce musée au cœur de la ville.

Mercredi 14 Septembre au soir je vais au club en zodiac chercher Flore. Nous fêtons son arrivée avec un Colombo de poulet que j’ai mitonné avec les moyens du bord (il manquait les Cristophines !) pendant que ses parents, Maurice et Dany, sont allés l’accueillir à l’aéroport. Flore est une jeune femme énergique aux traits fins, qui vit à Montréal quand elle n’est pas en mission de plusieurs mois à Mostar, en Bosnie, (avec l’armée de l’air française) comme contrôleur aérien militaire pendant la guerre de Yougoslavie, au Congo (avec les casques bleus), en Afghanistan ou à Haïti (pour le Programme Alimentaire Mondial de l’ONU) après le tremblement de terre dramatique qui a ravagé ce pauvre pays. Elle a un charmant accent québécois. Cette baroudeuse à fort caractère est passionnée d’aviation et son métier qu’elle a exercé dans le contrôle aérien militaire ou dans ces missions exotiques est tout ce qui touche aux mouvements des avions sur les aéroports (contrôle aérien, logistique, dispatching…). Mais sa vraie passion c’est Samba sa petite chienne qu’elle chérit et qu’elle a confiée à regrets à une amie. Très ouverte et mobile (elle commence à la fin du mois un job chez Air Canada) nous sympathisons tout de suite et avons des conversations très intéressantes.

Cette année les cyclones et autres hurricanes ne lâchent pas les baskets de BALTHAZAR. A peine IRENE puis KATIA s’en sont allés se dissoudre dans les eaux froides de l’Atlantique Nord que voilà t’y pas que MARIA se pointe dans les eaux canadiennes. J’ignorais que les hurricanes pouvaient monter avec la force de l’ouragan si au Nord. Au musée maritime d’Halifax un grand tableau montrait les trajectoires de quatre hurricanes qui sont passés sur la Nouvelle Ecosse dans les cent dernières années. Le dernier a fait de très gros dégâts il y a une cinquantaine d’années. L’œil de MARIA passe en ce moment Vendredi 16 Septembre à une centaine de milles à l’Est de la fameuse île de Sable, autre grand cimetière marin sur la route des Terre Neuvas comme des paquebots transatlantiques et des navires marchands, laquelle se trouve à une centaine de milles dans notre ESE. Profitons de l’aubaine que constituent les vents frais à grand frais (force 6 à 7) de NW qu’il génère ici pour cravacher au Largue bâbord amure grand’voile à trois ris et génois à deux marques, en longeant sous le vent la côte. La mer modérée qui en résulte nous permet ce Vendredi 16 Septembre d’abattre 82 milles dans la journée, bien que nous aillions appareillé vers 9 heures seulement (10h locales), après être allés chercher de bonne heure en zodiac puis par une bonne marche à pied du saumon fumé dans un fumoir perdu dans la forêt au milieu de nulle part. Nous étions arrivés là, dans Masons Cove à côté de Shoal Bay, après une belle journée de voile qui suivit notre départ en plein brouillard d’Halifax. Hier soir nous avions laissé BALTHAZAR au mouillage dans cette baie protégée et sauvage pour aller en zodiac nous enquérir du lieu où se trouve ce fumoir renommé de saumon et autres poissons. A peine l’amarre du zodiac larguée une pluie serrée s’était abattue sur nous et c’est trempés comme des soupes que nous débarquions près d’une arche un peu ridicule commémorant le débarquement en ce lieu précis en 1861 d’un certain Prince Alfred, fils de la reine Victoria, venu rendre visite on ne sait pourquoi à ce qui était quelques kilomètres plus loin à l’époque un village très actif exploitant une mine d’or : Tangier. Les indiens MicMacs appelaient d’ailleurs la rivière voisine « la rivière étincelante ».

Aujourd’hui la mine d’or, épuisée, est fermée et le village s’est carrément dissous dans la forêt serrée de sapins. Renseignements sur la localisation de notre fumoir pris dans un gîte et club de kayaks caché dans les arbres, nous avions rapidement battu en retraite pour nous changer et dîner à bord.

La nuit est noire car la lune ne s’est pas encore levée. Après cette longue cavalcade sur les lames nous pénétrons prudemment, par un chenal en zigzags au milieu de récifs sur lesquels la houle vient briser en grosses gerbes d’écume, protégés par des lignes de sonde de 10m bien marquées, dans un havre de paix. Lieu totalement sauvage, calme comme un lac, entouré de forêts de sapins que l’on devine. Seul le vent atténué par la terre et les arbres se fait encore sentir. L’ancre plonge à 20H15 par 45°14’N et62°05’W alors que la lune se lève. Magique.

Réveil après une grasse matinée par grand ciel bleu mais vent de rafales, 15 à 20 nœuds, donc vent fort à l’extérieur de notre abri de 25 à 30 nœuds. La remontée vers le Nord vent de bout dans le détroit de Canso séparant la Nouvelle Ecosse de Cap Breton dans lequel le vent de NW est canalisé et accéléré n’est pas jouable. La météo nous indique que MARIA s’éloigne lentement dans l’Atlantique Nord et qu’elle sera déclassée d’hurricane à tempête tropicale dans l’après midi.

Attendons le temps maniable prévu demain et profitons de ce site splendide. Cuisine, bricolage, repos. En particulier nous profitons de cette journée de calme pour dépanner le chauffage qui a refusé obstinément de démarrer depuis l’arrêt de Rio Grande do Sul au retour de l’Antarctique où il a heureusement fonctionné comme une horloge. Nous risquons d’en avoir bientôt besoin car les nuits deviennent fraîches. L’appareil de diagnostic nous a révélé que l’électronique de régulation a des anomalies (autre séquelle de l’éclair catastrophique de Rio Grande do Sul ?) et je l’ai remplacée par la réserve du bord ( sorte de caverne d’Ali Baba qui rassemble dans deux coffres le bric à brac des rechanges et consommables indispensables en grande croisière). Nous avons maintenant une information cohérente entre le signal d’erreur indiqué (AF33) et le constat qu’à la mise en route la pompe de circulation du liquide dans les radiateurs démarre bien mais que la turbine de ventilation à l’intérieur de la chaudière refuse de tourner. Par Internet/IRIDIUM le spécialiste de Kent Marine m’indique que c’est très certainement un grippage de la turbine consécutif à l’eau de mer ingurgitée pendant l’épisode de l’ouragan du détroit de Le Maire. Elle a bien fonctionné en Antarctique mais son immobilisation un mois à Rio Grande do Sul aura permis au sel toujours présent de faire son œuvre. Sur ses conseils Maurice démonte le carter donnant accès à la turbine et la débloque avec un bon effort. Remontage. Le chauffage démarre mais la turbine est bruyante sans que le bruit soit très inquiétant. Petit à petit son bruit anormal s’atténue et le bateau redevient plus douillet. La chaudière partira cet Automne de Québec chez l’agent Erberspächer à Missisauga (Ontario) pour être complètement démontée, nettoyée et très probablement la turbine et ses paliers remplacés. Elle sera ainsi redevenue parfaitement fiable lorsqu’au moment du dégel BALTHAZAR s’extirpera des glaces du Saint Laurent, ira rendre visite à nos cousins de

St Pierre et de Miquelon puis s’élancera dans la mer du Labrador en route pour le Groenland.

Comme prévu le vent tombe en bonne partie l’après midi et nous partons en zodiac aborder le rivage près d’une petite île où se blottit une sorte de cabane au Canada, abri de pêcheur inhabité mais entouré de piles de casiers à homards (la saison se termine ici fin Juillet). Débarquement délicat dans une nature totalement vierge. Nous grimpons sur la colline en franchissant non sans difficultés une végétation dense formée essentiellement de résineux et fougères ou arbustes variés. Nous émergeons sur la colline sans arbres qui domine le zodiac et que nous avions repérée, espérant pouvoir y faire une marche.

A l’horizon l’ondulation des collines révèle une nature totalement vierge. Le sol est couvert de lichens et de mousses faisant des taches de différentes couleurs, agrémentés de fleurs bleu profond ou violettes pour la plupart. Nous marchons ainsi sur une sorte de tapis très épais et moelleux, à chaque pas nos pieds s’enfonçant en douceur d’un bon 20cm sans atteindre le sol humide. Quelle impression un peu grisante de se déplacer ainsi dans ce très beau paysage où nulle trace de l’Homme n’existe et n’a jamais probablement existé depuis la nuit des temps.

Revenus au bateau nous dégustons avec plaisir en apéritif le saumon fumé acheté la veille arrosé d’un bon verre de vodka frappée.

Réveil à cinq heures du matin ce Dimanche 18 Septembre, une heure avant le lever du soleil, par un temps radieux. La surface de notre sorte de lac est lisse comme un miroir. Elle reflète effectivement sans déformations les sapins des rives et des îlots comme l’image de BALTHAZAR. A 6H pile nous levons le mouillage. Le silence est tel dans cette nature splendide et sauvage que je n’ai pas envie de mettre en route le moteur et briser le charme qui nous enveloppe. A dérouler le génois qui capte doucement le léger frisottis qui ride à peine la surface de l’eau. Je ne me presse pas car le soleil est exactement dans l’axe de l’étroit chenal entre la cote et Dover Island qui ferme à l’Est notre baie et nous éblouit totalement. BALTHAZAR avance tout doucement à 1 nœud entre les îlots. Quand nous arrivons dans l’étroit passage le soleil a suffisamment bougé pour nous engager sans être trop gêné. Au sortir de ce chenal nous allons virer le phare de Cranberry Island, point le plus à l’Est de la Nouvelle Ecosse (si l’on exclue la vaste île de Cap Breton).

Léonce Arseneau est intarissable. Ce Lundi 19 Septembre en fin d’après midi nous attendons le départ de sa boutique d’un petit groupe de touristes québecois sur l’île de Havre-aux-Maisons pour dialoguer et surtout écouter ce barbocheux , conteur remarquable et érudit autodidacte qui tient une petite exploitation produisant des vins artisanaux. Homme d’une cinquantaine d’années, râblé, costaud, avec une grosse tignasse bouclée, en short et sabots de caoutchouc, plongeur à ses heures pour assister les pêcheurs, nous le lançons, déjà chauffé par la dégustation de quelques vins de sa production, sur l’histoire de sa famille et des Acadiens. Oyez braves gens l’histoire incroyable des Acadiens et de son ancêtre Arseneau, dont il est descendant de la 14 ième génération, membre d’un groupe de 17 congénères sortis de prison en 1763 et premiers habitants définitivement installés dans l’archipel de la Madeleine où nous sommes arrivés ce matin avant le point du jour après avoir franchi sans encombres le détroit de Canso. Avec son accent inimitable du cru il nous explique pourquoi les Anglais les ont sorti de prison en Nouvelle Ecosse où ils croupissaient en gelant de froid et d’humidité, ces fortes têtes refusant à la différence de la plupart des Québécois l’allégeance au nouvel ordre britannique installé là après le Traité d’Utrecht qui consacre la perte de l’Acadie (première colonie française en Amérique du Nord l’Acadie recouvrait à cette époque ce qui est aujourd’hui la Nouvelle Ecosse, sauf le Cap Breton, l’île du Prince Edouard, Terre Neuve et Labrador) . Pourquoi les Anglais les ont-ils sortis de prison ? Non par magnanimité mais parce qu’ils avaient besoin de leur savoir faire pour chasser au bâton les phoques sur les glaces encerclant l’hiver cet archipel de la Madeleine et recueillir leurs peaux et leur huile. Business first !

L’histoire de son aïeul est un exemple des tribulations incroyables qu’ont connu les Acadiens ballottés par les batailles franco britanniques. En 1755, quelques années après la première prise du port et de la forteresse stratégique française de Louisbourg sur le Cap Breton intervenue en 1745, les Anglais se sentent suffisamment forts pour s’installer en nombre en expulsant carrément les populations françaises de cette Acadie par l’organisation du « Grand dérangement », déportation qui ne dit pas son nom. Les Acadiens partent alors s’installer où ils peuvent, notamment à Boston, en Virginie et en Louisiane en constituant une sorte de diaspora. Beaucoup (plus de 250) mal accueillis là où ils ont atterri reviennent s’installer à St Pierre et Miquelon. Un certain nombre d’entre eux vont même en délégation à Londres pour plaider sans succès leur cause. Ils auront ainsi fait trois traversées transatlantiques Nord à l’époque où une telle navigation était une aventure très dure et risquée, sans compter les navigations aller et retour pour ceux d’entre eux qui étaient allés en Louisiane. Mais installés donc à St Pierre depuis une ou deux décennies ils se retrouvent pris dans la tourmente de la Révolution française. Le Père Jean-Baptiste Allain, réfractaire comme la plupart de ces émigrés aux idées de la Révolution et sentant la guillotine s’approcher convainc, en 1792, 250 de ces Acadiens de reprendre la mer et de venir s’installer dans l’archipel de la Madeleine qui passe brutalement d’une population de 150 (dont la famille de notre barbocheux) à 400 personnes.

Vous vous demandez ce que c’est que cette histoire de production vinicole sur des îles au ras de l’eau et battues par les vents, avec 250 jours par an de ciel couvert totalement ou en grande partie, dont 80 jours de brouillard. Vous avez raison. Des vignes, wallou ! Le barbocheux nous explique qu’à partir de la bagasse on peut faire n’importe quel vin, apéritif ou alcool fort que l’on veut à partir de fleurs, d’herbes, de fruit, de pommes de terre…sans avoir de vignes ou de canne à sucre sous la main. Comme vous le savez tous la bagasse (mot d’origine basque que l’on retrouve en espagnol Bagazo, en portuguais…, les basques étaient nombreux parmi les premiers pêcheurs de morue et parmi les premiers Acadiens) est le résidu de raisin (le mou) ou de la canne pressée dont on a extrait le jus. Les pauvres laissaient aux riches le vin ou le rhum et récupéraient ce résidu, puis fabriquaient à partir de lui de l’alcool en le faisant fermenter avec du sucre. Le barbocheux quant à lui est celui qui va boire de visite en visite chez ses copains de l’alcool de bagasse, un ivrogne quoi. Parmi les différentes boissons exotiques qu’il vend aux touristes je choisis pour le bar du bord qui commence à faire grise mine en cette fin de saison 2011, un Châlin, sorte de Porto aux bleuets et airelles des îles et une liqueur de framboises fort agréables.

Je m’aperçois que je suis déjà à la onzième page de la lettre et que je vais vous endormir si ce n’est déjà fait. Mais il nous raconte plein d’autre histoires passionnantes. En particulier avec un talent de vulgarisateur très pédagogue il nous raconte à partir de la Pangée la formation géologique tout à fait unique au monde de ces îles, chacune surplombant, au-dessus d’une fine couche de roches rouges friables transportées par les glaciers, des dômes de sel plus hauts que l’Himalaya (près de 10000m). Ces îles sont reliées entre elles par de minces cordons de sable (qu’ils appellent tomolos) que l’on ne voit pas au loin en bateau et sur lesquelles réussit à passer la route qui les relie toute sauf une, l’île d’Entrée. Mais il est plus que temps d’arrêter mes histoires.

Après avoir fait un crochet par la laiterie du pied de vent où l’on produit un excellent fromage de vaches canadiennes (résultant d’une sélection de vaches françaises transportées au Canada) nous rentrons nous réchauffer sur BALTHAZAR par un coucher de soleil aux couleurs incroyables sur la lande et la mer en rêvant aux aventures de ces courageux acadiens.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre (d’Allest), Maurice, Dany et Flore (Lambelin)